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La Galerie d'Art

Exposition Julien Honnorat / Du 5 décembre 2014 au 27 février 2015

Par SOPHIE BACH, publié le mardi 16 décembre 2014 12:44 - Mis à jour le jeudi 2 avril 2015 10:51

L’avant-pays du trait figural. Matière à design ?

 

Plasticien-chercheur, Julien Honnorat enseigne au département arts plastiques et appliqués de l’Université Toulouse Jean Jaurès depuis 2005 comme Agrégé puis comme Maître de conférences dans l’équipe Seppia (Savoirs Praxis et Poïétiques en Art) du Laboratoire de Recherche en Audiovisuel (LARA).

Le travail réalisé ici conjugue dessins et volumes. On peut s’interroger tout d’abord sur la coprésence de ces deux types d’objets, dessins aquarellés sur les murs et touches géantes de clavier d’ordinateur sur le sol, volumes  à la fois étranges et familiers qui invitent à s’asseoir, puisque leur forme et leur dimension s’y prêtent.

 

Touche

La touche, c’est le nom donné à la manière de déposer la peinture sur un support. Subtile, délicate, nerveuse, épaisse, elle est l’écriture du peintre. La touche, c’est aussi l’organe d’une machine sur laquelle on agit par pression ou par contact pour commander une action.


Un seul et même mot pour désigner l’accessoire fonctionnel issu du domaine de la technique et de l’industrie et la trace laissée dans la matière par l’outil du peintre. Car quel que soit le degré d’abstraction auquel nous conduit la technique ou auquel nous conduisons la technique, nous demeurons des êtres incarnés, de chair et d’os, pris dans une trame de mouvements. Une affaire de contact donc, dans les deux cas.  Lorsque la main  conduit la matière liquide sur le papier mais aussi lorsqu’elle enfonce une touche, percute la surface de l’écran tactile d’une tablette numérique pour déclencher une action. 

« Si l’homme a un merveilleux appareil à transformer les sensations en symboles […] il n’en reste pas moins qu’il vit toute l’épaisseur de la vie sensitive. » André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, tome II, La mémoire et les rythmes, 1965.

Dans ses recherches universitaires, Julien Honnorat conduit une réflexion  sur la survie de ce lieu préhensif du peintre à l’ère du numérique, observant notre gestuelle sur l’espace désubstantialisé de nos écrans tactiles : « lorsque nous pressons un écran tactile, nous touchons ce que nous ne voyons plus, nos empreintes, et nous voyons ce que nous ne toucherons jamais, le plan numérique […] ».

L’homme négocie physiquement avec le monde qui le surpasse par la technique et par l’esthétique. Il devient sujet de son milieu-paysagé par la recherche d’un « contact efficace » avec la matière qui permettra une expansion de son mouvement.

Meuble

Un meuble est un objet mobile qui concourt à l’aménagement ou à la décoration de locaux d’habitation, meuble se dit aussi d’un sol qui a peu de cohésion, qui est facile à travailler.

Il est aussi question de meuble ici. Caractère meuble de la matière picturale de ces représentations de visages et meuble sur lequel on s’assoit pour être en situation de spectateur face aux images exposées. L’artiste nous engage ainsi à un vis-à-vis patient avec les œuvres, expérience qu’il juge fondamentale, à une époque où l’homme-écran, pris dans trop de vitesse, oublie son ancrage, sa simple assise. Ces volumes en résine de polyester (touches de clavier surdimensionnées faisant référence à la bureautique), indices d’une appréhension toute pragmatique et ergonomique de notre monde, sont recouverts d’une peinture dont on voit les coups de pinceau. Cet accessoire, qui conduit habituellement à l’écriture typographique, s’empâte, faisant ainsi écho à la matière picturale des dessins exposés. C’est également le trait qui lie ces « tabouret-touches » aux dessins aquarellés, le trait qui forme les lettres des mots que nous écrivons et le trait qui marque la représentation, qui en circonscrit les espaces. Dans les deux cas, le projet d’ « informer » un espace, avant son éventuel aboutissement. 

Mais la présence de ces objets tient aussi à une certaine conception du design chère à l’artiste. Le design est une discipline tournée vers l’élaboration d’objets usuels, attentive à leur usure, témoin d’un contact réel du projet technique au monde, se fixant pour gageure d’atteindre l’équilibre délicat entre fonctionnalité, impératifs de production et esthétique. Si l’on n’en retient assez souvent que la dimension « décorative », le design est pourtant le domaine où se modélise la formation des usages existentiels, politiques, sociaux et religieux de notre XXème siècle. Le  designer Gaïtano Pesce formule et revendique depuis les années 1960, cette dimension matériologique et culturelle d’un objet utilitaire comme pièce toujours singulière participant à la grande trame du creuset humain : le design confronte le projet – ou dessein – à la réalité de la pratique du dessin.

Visage

De la substance liquide lâchée sur le papier, Julien Honnorat fait émerger des visages. Ces tentatives répétées et plus ou moins abouties de mise en forme de la matière, nous renvoient à nos réflexes profonds, ceux de notre esprit qui s’efforce de dégager du familier dans l’informe. Familier comme un visage, marqueur universel de l’humanité, forme-indice d’une subjectivité qui structure la topo- graphie du milieu humain et que Gilles Deleuze nomme « visagéité ». Ici la ligne et les hachures viennent stimuler ce qui fait « apparition », maintenant l’image à son seuil et permettant tour à tour l’identification d’un visage ou son délitement.

La pratique artistique manifeste ce besoin pour l’homme de s’insérer dans le mouvant et l’aléatoire d’un environnement alors lieu d’expansion d’ « images motrices » (Gilbert Simondon). On ne s’étonnera pas qu’une référence de l’artiste soit le peintre Antoni Tapies, artiste pour lequel l’œuvre nait  de la matière même, de ses accidents et de ses dégradations.  Les dessins aquarellés de Julien Honnorat laissent également transparaître ce désir. On y perçoit la volonté de circonscrire ce qui échappe, de souligner ce qui est labile, de cartographier par la ligne les jeux de surface et de profondeur de la tâche. Ce processus tend à dresser une représentation délibérément ouverte, qui, au-delà d’un projet de figuration, demeure suspendue, simple expression d’une intention.

 

                                                                                                                                          Bonne visite.